Home Homélie de Dom Thierry Barbeau
Homélie de Dom Thierry Barbeau Imprimer Envoyer

Homélie de dom Thierry Barbeau, Sous-Prieur de l'Abbaye Saint-Pierre de Solesmes,

en la fête de Saint Martin, le 11 novembre 2016,

à l'Abbaye Sainte-Cécile de Solesmes.




Frères et Sœurs,

Sulpice Sévère nous a transmis l'émouvant dialogue que saint Martin eut avec ses disciples à l'instant de sa mort (Ep. 3, 9-11). À l'annonce qu'il leur fit de son départ imminent, de la bouche des frères monta cette même plainte douloureuse, expression de leur tendre affection : « Père, pourquoi nous abandonnes-tu ? […] Nous savons bien que ton unique désir est le Christ […] Aie plutôt pitié de nous, que tu abandonnes. » Martin, ému jusqu'aux larmes, débordant de la miséricorde qui habitait sans cesse ses entrailles de père, se tourna vers Dieu et répondit simplement : « Seigneur, si je suis encore nécessaire à ton peuple, je ne me dérobe point à la peine : que ta volonté soit faite. »

Partagé entre l'espérance de rejoindre bientôt son Seigneur et le chagrin de s'éloigner des siens, Martin en vient presque à ne savoir que préférer, ne voulant ni abandonner ses disciples, ni se voir plus longtemps séparé du Christ. Cependant il s'en remet entièrement à la volonté de Dieu sur lui. Martin sait bien avec saint Paul que désirer s'en aller pour être avec le Christ est de beaucoup le meilleur, mais aussi que demeurer ici-bas est pour le moment plus nécessaire, en raison des frères que Dieu lui a confiés. (Voir Ph 1, 23-24)

Paradoxalement, ces deux incomparables figures d'évangélisateurs que sont saint Paul et Martin nous dévoilent le sens profond de la vie contemplative qui est d'être avec le Seigneur. Dans le choix absolu de Dieu que posent les contemplatifs, ces derniers, peut-être, font-ils eux aussi l'expérience de ce déchirant dilemme, entre le désir d'être uni au Christ sans partage et celui de le servir à travers les hommes, concrètement, dans l'évidence de la cité terrestre ?

La réalité ultime de la vie humaine est d'être avec Dieu. La fin dernière de l'homme est le face-à-face avec Dieu dans la vision béatifique qui seule peut entièrement et définitivement combler le cœur humain. À cette vie, en Dieu, de bonheur infini, l'homme se doit de se préparer ici-bas, de s'y exercer. La vie monastique est cela. Elle est cette préparation, cette anticipation de la vie d'éternité avec Dieu. Mais de manière plus radicale, plus pressante, en orientant vers Dieu chacune des activités, mais aussi des facultés des contemplatifs, qui trouvent alors leur vraie finalité.

C'est en ce sens que saint Benoît ramène toute la vie monastique à la recherche de Dieu (RB 58). Cette seule recherche qui habite le cœur de la moniale ordonne toutes les dimensions de son être et de son activité autour de la primauté de Dieu qui, du fait de l'unicité de l'objet désiré, crée en elle l'unité de sa personne, jusque-là éclatée et dispersée en une multitude de désirs.

Dans la toute récente Constitution apostolique Vultum Dei quaerere sur la vie contemplative féminine, le pape François affirme : « Le contemplatif est la personne centrée en Dieu, il est celui pour lequel Dieu est l'unum necessarium (Lc 10, 42), face auquel tout est redimensionné parce que vu avec un regard neuf. La personne contemplative comprend l'importance des choses, mais celles-ci ne dérobent pas son cœur et ne bloquent pas son esprit. Elles sont au contraire une échelle pour arriver à Dieu : pour elle, tout 'porte signification' du Très-Haut ! Celui qui s'immerge dans le mystère de la contemplation voit avec des yeux spirituels : cela lui permet de contempler le monde et les personnes avec le regard de Dieu. » (n° 10)

Les contemplatifs anticipent - certes de manière inchoative mais non moins réelle - la vie d'éternité à laquelle tout homme est destiné. « Comme le marin en haute mer a besoin du phare qui montre le chemin pour rejoindre le port, ainsi le monde a besoin de vous, écrit toujours le pape François à l'adresse des contemplatives. […] Par votre vie transfigurée et par des paroles simples, ruminées dans le silence, montrez-nous Celui qui est chemin, vérité et vie (Jn 14, 16), l'unique Seigneur qui donne la plénitude à notre existence et la vie en abondance (Jn 10, 10). […] Tenez vivante la prophétie de votre existence donnée. » (Vultum Dei quaerere, n° 6)

La moniale est-elle pour autant dispensée des œuvres de miséricorde dont nous parle l'évangile de ce jour ? Non. Car toute vie chrétienne authentique – c'est-à-dire conforme à sa source et à son modèle qui est le Christ – unit nécessairement l'action à la contemplation. Tous nous serons jugés sur ces œuvres, car elles sont la vraie réalité et la vraie mesure de notre Amour pour le Seigneur. En effet, chaque fois que nous les aurons pratiquées pour l'un de ces petits qui sont ses frères, c'est envers Lui que nous les aurons pratiquées, nous avertit Jésus. (Mt 25, 40).

La moniale, dont l'union à Dieu a dilaté le cœur, ne peut qu'être habitée de miséricorde envers les hommes, particulièrement à l'égard de ceux qui souffrent le plus. Elle exprime sa compassion d'abord dans la prière. Le pape François rappelle encore aux contemplatives : « Vous êtes comme ces personnes qui portèrent un paralytique devant le Seigneur pour qu'il le guérisse (Mc 2, 1-12). Par la prière, jour et nuit, vous amenez au Seigneur la vie de beaucoup de frères et sœurs qui, pour diverses raisons, ne peuvent le rejoindre pour faire l'expérience de sa miséricorde qui soigne, alors que Lui les attend pour leur faire grâce. Avec votre prière, vous pouvez guérir les plaies de beaucoup de frères. » (Vultum Dei quarere, n° 16)

Plus profondément encore, par son genre de vie pauvre et solitaire, à l'imitation du Christ, la moniale s'identifie aux plus nécessiteux de ses frères en humanité. En raison du don de toute sa personne à Dieu, de l’intensité de son union avec le Christ, et à son exemple, cette secrète communion acquiert en elle une mystérieuse dimension de présentation, d'offrande au Père, de la pauvreté, de la solitude, et aussi de la souffrance des hommes, auxquels, en raison même de sa vocation, la moniale se trouve si étroitement unie.

Cette identification au dénuement, saint Martin la vécut au cours d'un épisode peu connu de sa vie qui fait écho au geste du manteau partagé : l'épisode du pauvre dans sa cathédrale. Comme Martin se rendait à l'église pour y célébrer la messe, un pauvre à demi-nu vint à sa rencontre, qui le supplia de lui donner un vêtement. Alors, l'évêque ordonna à l'archidiacre de faire vêtir immédiatement le malheureux qui grelottait. Mais voyant qu'on tardait à lui rendre cette aumône, l'indigent s'en plaignit à Martin qui aussitôt ôta secrètement de dessus lui sa tunique pour l'en revêtir. Peu après l'archidiacre vint avertir l'évêque que le moment était venu de s'avancer vers l'autel. Mais l'évêque lui répondit qu'il devrait auparavant vêtir le pauvre. L'archidiacre ne comprit pas que Martin faisait allusion à lui-même. (Sulpice Sévère, Dialogues, II, 1-2)

L'épisode est très différent de la scène d'Amiens où le soldat au manteau partagé ne se place pas au même niveau que le mendiant. Ici Martin va plus loin dans l'amour et le don. Il s'identifie lui-même au pauvre ; il se substitue pour ainsi dire à lui, parce que le pauvre, c'est le Christ, et pour Lui Martin ne fera jamais assez.

De par sa vocation faite de dépouillement, la moniale s'identifie pareillement aux plus nécessiteux de notre humanité, revêtant en quelque sorte leurs fragilités. En définitive, le dilemme entre action et contemplation n'est qu'apparent. La recherche de Dieu qui habite le contemplatif le conduit, de cette manière la plus parfaite qu'est la communion dans l'Amour, à s'unir au Christ et, indissociablement, à le servir en chaque homme qui est un frère. Amen.

Mise à jour le Mercredi, 28 Décembre 2016 10:47
 

Valid XHTML and CSS.