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HOMELIE DE MGR YVES LE SAUX

BENEDICTION ABBATIALE

Révérende Mère Claire de Sazilly

STE-CECILE, SOLESMES

8 septembre 2011

 

 

 


Nous nous réjouissons aujourd’hui de cette fête de la Nativité de Marie. L’Eglise nous invite aujourd’hui à tourner nos regards vers Marie et le mystère de sa vocation unique dans l’histoire de l’humanité. Nous nous réjouissons aussi de cette nouvelle étape dans l’histoire du monastère de Sainte Cécile de Solesmes, celle de la bénédiction d’une nouvelle abbesse, la sixième.

 

Nous célébrons la Nativité de Marie. En dehors de celle de Jésus, la liturgie ne célèbre que deux naissances : celle de Jean-Baptiste et celle de Marie. Leur rôle dans l’histoire du salut est particulièrement important. Celui de la Vierge Marie est éminent et unique.

 

Émerveillons-nous de la vocation de Marie, et de l’œuvre merveilleuse que Dieu a accomplie pour nous à travers elle. Toutes les attentes de l’humanité convergent vers elle. Toutes les promesses de Dieu aboutissent à elle. Toute cette longue généalogie, d’Adam jusqu’à Joseph, l’époux de Marie, Mère de Jésus, Mère du Sauveur résume toute l’attente du peuple d’Israël, toute son espérance. Il n’est pas dit que Joseph engendra Jésus, comme tous ceux qui le précèdent dans cette liste. Il est mentionné qu’il est « l’époux de Marie, de laquelle fut engendré Jésus. » (Mt 1, 16) Jésus est situé à la fois dans la descendance des patriarches, et cependant sa venue dans le monde n’est pas le fruit de la génération humaine. « Par l’Esprit Saint, il a pris chair de la Vierge Marie. » (Credo) La fidélité de Dieu à sa promesse tout au long de l’histoire, depuis nos premiers parents en passant par Abraham, David, tous les patriarches et les prophètes, aboutit à Marie, de laquelle naît Jésus. Cette fidélité de Dieu intègre les infidélités des hommes et les méandres des vies humaines. Dans cette généalogie, quatre femmes apparaissent en plus de Marie : Thamar, Rahab, Ruth et la femme d’Ourias. Thamar est une étrangère cananéenne qui séduira Juda par ruse. Rahab est une prostituée de Jéricho. Ruth est une étrangère. Enfin, la femme d’Ourias, Bethsabée, avec laquelle David commet l’adultère. Elles ont tout pour faire difficulté au peuple d’Israël. La fidélité de Dieu passe à travers les méandres et les obscurités humaines, à travers le péché de l’homme. La fidélité de Dieu est miséricorde. C’est aussi vrai dans nos vies personnelles et celle de nos communautés.

 

Mais aujourd’hui, c’est la beauté étonnante de Marie, et l’œuvre de Dieu en elle, et à travers elle que nous sommes invités à contempler. Toutes les promesses de Dieu et aussi toutes les attentes de l’humanité aboutissent à elle. Dieu l’a préparée, choisie, appelée. Il lui a donné tous les dons nécessaires pour accomplir sa vocation. En particulier, il l’a préservée de toute atteinte du péché. Mais il revenait à Marie de se livrer au don de Dieu et à son appel. Sommes-nous conscients que le oui de Marie a été un vrai oui, un oui libre ? Elle aurait pu dire non. Je pense à un magnifique commentaire de Saint Bernard où il imagine les patriarches et les prophètes suppliant Marie de dire oui. « O Vierge, l’Esprit Saint attend ta réponse. Nous aussi, nous attendons, ô Notre Dame. Une brève réponse de toi suffit à nous recréer. Ta réponse, ô douce Vierge : Adam l’implore tout en larmes. Il l’implore, Abraham ; il l’implore, David ; ils la réclament tous instamment, les autres patriarches tes ancêtres. Cette réponse, le monde entier l’attend, prosterné à tes genoux. Ne tarde plus, Vierge Marie. Vite, réponds à l’ange au plus tôt. Par l’ange, réponds au Seigneur. Réponds une parole et accueille la Parole. Profère une parole passagère et étreins la Parole éternelle. » (St Bernard)

 

Dieu a voulu sauver le monde en passant par l’obéissance de Marie. Lui qui est tout-puissant, lui qui est le créateur de toutes choses, il a voulu se rendre comme dépendant de la liberté d’une femme, Marie. Quelle merveille de beauté et d’humilité ! Il ne s’agit pas uniquement du oui de Marie, mais aussi de celui de Joseph. (Et de celui d’Anne et Joachim, les parents de Marie. Je sais que l’Ecriture n’en parle pas, mais la Tradition de l’Eglise le fait et je ne pouvais pas ne pas les mentionner en ce jour où nous fêtons la naissance de Marie.)

 

Cette fête n’est pas sans lien avec la bénédiction abbatiale d’aujourd’hui. Révérende Mère Claire de Sazilly, vous avez été élue par vos sœurs. Cette élection manifeste la volonté de Dieu. Il vous a choisie pour ce service pour des raisons que lui seul connaît. En vous choisissant, il vous accorde ce qui est nécessaire pour exercer votre charge. Mais il a besoin de votre oui, de votre obéissance. Ce n’est pas un oui pour que maintenant vous fassiez tout. C’est un oui pour le laisser faire, pour vous laisser faire par lui. Le oui n’est pas seulement le vôtre, mais aussi celui de chacune de vos sœurs aujourd’hui. Toutes, vous êtes invitées à dire oui à ce que Dieu fait et veut faire. Sans jamais oublier qu’il choisit toujours les pauvres et les personnes avec des limites pour que nous soyons obligés de nous en remettre sans cesse à lui. Si parfois, vous vous découvrez pauvre et souffrez de ne pas être à la hauteur du service qui vous est demandé, ne vous en étonnez pas. Mes sœurs, si vous percevez par moments les limites humaines de votre abbesse, ne vous en étonnez pas. Car, « ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages ; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les forts. » (1 Cor 12, 27) C’est la logique de Dieu. Ainsi, nous sommes tous conduits à nous appuyer sur Dieu seul. C’est ainsi qu’il manifeste sa miséricorde. Ainsi ; il peut agir.

 

Le monde actuel ne comprend pas la vie consacrée en général, notamment vivre la chasteté dans le célibat, choisir de vivre pauvrement, de vivre dans l’obéissance. Nos contemporains peuvent accepter que des sœurs servent des malades et des pauvres de manière immédiate. Mais la vie monastique, derrière une clôture, est véritablement incompréhensible. Et paradoxalement, tout en étant incomprise, caricaturée, cette vie attire et fascine.

 

Le monde, l’Eglise a absolument besoin que vous soyez fidèles à votre appel. Par votre réponse au don de Dieu, vous nous rappelez que seul le Christ peut combler le cœur de l’homme, que nous sommes faits pour Dieu, pour la vie éternelle. Si vous n’étiez pas là, nous serions tentés d’oublier le vrai sens de la vie humaine.

 

Je me souviens d’une émission de télévision où deux religieuses étaient invitées. Avec provocation et ironie, l’animatrice les interrogeait. « Vous avez fait vœu de célibat et chasteté. L’amour d’un homme ne vous manque-t-il pas ? » La plus jeune répond avec ferveur qu’elle est attachée au Christ. Puis au bout de quelques minutes, la religieuse plus âgée réagit et s’adresse à l’animatrice de manière inattendue : « Avez-vous déjà expérimenté l’amour de Dieu dans votre vie personnelle ? » Après hésitation et trouble, l’animatrice répond : « Non, jamais. » « Cela ne vous manque pas ? » lui envoie la religieuse. Applaudissements dans le studio. Le monde a justement absolument besoin de s’entendre dire : l’amour de Dieu ne vous manque-t-il pas ?

 

En ce jour, je me permets de vous rappeler ce que, me semble-t-il, Dieu attend de vous. Que vous ayez un cœur sans partage ; que vous soyez à Jésus et uniquement à lui ; que vous alliez à la racine de l’amour, Jésus-Christ, avec un cœur sans partage, jusqu’à ne rien préférer à son amour.

 

Je me suis demandé pourquoi Dom Guéranger et Mère Cécile Bruyère avaient mis votre monastère sous le patronage de Sainte Cécile. J’ai pensé qu’il y avait au moins deux raisons, en espérant ne pas me tromper. Sainte Cécile est la patronne des musiciens. La Tradition rapporte qu’on entendait une musique céleste pendant qu’elle marchait vers son martyre. Votre vocation est la louange de Dieu et la joie céleste dans la gratuité absolue. Vous êtes conviées à vous laisser saisir par la beauté de Dieu, par la louange et la joie, à vous en laisser transformer et à refléter cette beauté et cette splendeur de Dieu. « Dans la mesure où la personne consacrée se laisse conduire par l’Esprit Saint jusqu’au sommet de la perfection, elle peut s’exclamer : je vois la beauté de ta grâce, j’en contemple l’éclat, j’en reflète la lumière. Je suis saisi par son indicible splendeur. Je suis conduit hors de moi. » (Syméon le nouveau théologien) « Ainsi la vie consacrée devient-elle l’une des traces perceptibles laissées par la Trinité dans l’histoire pour que les hommes puissent connaître la fascination et la nostalgie de la beauté divine » dit Jean Paul II (Vita consecrata n°20)

 

Sainte Cécile est avant tout une martyre. Et la vie monastique est dans la continuité même de la vocation des premiers martyrs : témoigner jusqu’au don de sa vie, jusqu’à verser son sang à cause du Christ, comme lui. Le martyre est inscrit dans votre vocation. Renoncer au monde jusqu’à renoncer à sa propre vie à cause de l’amour de Dieu. Pour une part, c’est ce que signifie la clôture. La clôture répond à l’exigence de demeurer avec Jésus. Mais c’est aussi une manière de participer à l’anéantissement de Jésus. Vous vous offrez avec Jésus pour le Salut du monde. La clôture n’est pas seulement le moyen d’une immense valeur pour atteindre un recueillement profond. Mais c’est une façon de participer à la Pâque du Christ. Vous mourez avec lui et vous êtes invitées à participer au sacrifice du Christ pour le Salut des hommes.

 

Votre consécration est aussi marquée par une dimension d’épousailles. Vous manifestez l’amour de l’Eglise pour le Christ. Vous dites quelque chose du mystère des épousailles du Christ et de l’Eglise. « La vie monastique féminine a une capacité spéciale de réaliser la nuptialité avec le Christ et d’en être le signe vivant. » (Congrégation pour les instituts de vie consacrée et les sociétés de vie apostolique ; Instruction sur la vie contemplative et la clôture des moniales Verbi Sponsa, n°4). Votre vocation est « d’être le signe de l’union exclusive de l’Eglise-épouse avec son Seigneur aimé par-dessus tout. » (Ib. n°1) En cela, vous êtes immédiatement placées au cœur du mystère de l’Eglise et vous participez à sa fécondité missionnaire. Tout cela pour vous inviter à vivre la radicalité de votre vocation. « Face au relativisme et à la médiocrité qui sont la tentation de notre époque, s’impose la radicalité de votre consécration comme appartenance totale à Dieu, aimé par-dessus tout. » (Benoît XVI, rencontre avec les jeunes religieuses, Madrid, 19/08/11)

 

Que votre vocation est belle et magnifique, mes sœurs ! Prions en ce matin pour que dans la grâce de cette bénédiction abbatiale, chacune de vous soit profondément renouvelée dans le don de Dieu. Pas seulement vous, mes sœurs, mais nous tous qui participons à cette liturgie. Je pense en particulier aux membres de la famille et aux amis de votre nouvelle Mère Abbesse. Que chacun d’entre nous vivions jusqu’au bout, sans compromis, la radicalité propre à chacun de nos appels particuliers.

 

Si parmi vous, il y a des jeunes filles qui pensent que la vocation à se consacrer à Dieu est belle et bouleversante, n’attendez pas des années pour vous décider à suivre le Christ. Décidez-le aujourd’hui.

 

Révérende Mère Claire, permettez-moi de dire quelques mots en particulier pour vous. En parcourant le rituel de la bénédiction abbatiale, j’ai remarqué une expression. A deux reprises, vous êtes invitée à entraîner vos sœurs. Dans le dialogue précédant la bénédiction, je vous demanderai si vous acceptez d’être fidèle et de former vos sœurs afin de les entraîner à l’amour de Dieu. Pendant la prière de bénédiction, je vais prier pour que vous entraîniez vos sœurs sans relâche. On fait avancer les gens en avançant nous-même. On fait aimer Dieu en l’aimant nous-même. Permettez-moi une image fort simple. On n’allume pas les bougies en leur parlant. Ce n’est pas en disant à la bougie : « allume-toi, prends feu », qu’elle s’allume. Mais il faut craquer une allumette. Votre rôle est d’être cette allumette. Entraînez vos sœurs à l’amour de Dieu. Si vous voulez qu’elles plongent en Dieu, faites-le la première. On est berger du troupeau en étant le modèle du troupeau.

 

Appuyez-vous sans cesse sur la charité et la miséricorde de vos sœurs.

 

 

 

+ Yves Le Saux

Evêque du Mans

Mise à jour le Dimanche, 13 Novembre 2011 17:48
 

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